Mon dernier numéro à la tête de Citymag Nouakchott avec un reportage exclusif sur le recensement (avec la collaboration de Mohamed Diop)
Album : Citymag 47 spécial recensement
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9 heures du matin. Une vingtaine de personnes font le rang devant le Centre d’accueil des citoyens (CAC) de Nouakchott. C’est ici, comme dans 8 autres bureaux, que sont recensés les habitants de la capitale. Les hommes se tiennent séparés des femmes. Des tickets numérotés sont distribués par ordre d’arrivée. Toutefois, des faveurs sont accordées aux nécessiteux. «Nous facilitons l’accès des personnes âgées et des indigents», nous explique un membre de l’IDEP (L’instance départementale chargée de l’enrôlement des populations). Au pied du rang des hommes, un vieillard est assis à même le sol. Il dépose en vrac un tas de papiers devant le personnel d’accueil. «Nous ne demandons pas tous ces documents. Renseignez-vous ou lisez ce qui est affiché à l’entrée», lui dit-on.
Collées sur le mur, 2 feuilles A4 détaillent en français et en arabe les pièces administratives requises et la procédure de recensement. Un homme s’approche de nous, documents en main. Certaines pièces lui manquent. Son visage trahit un certain agacement. Il se plaint d’un «déficit de communication autour de l’opération». Visiblement, les données détaillées sur les feuilles disposées contre le mur d’entrée arrivent un peu tardivement pour certains. Et les mots «enrôlement» et «recensement» se mêlent dans la confusion sans que personne ne soit en mesure de faire la distinction entre les deux termes. Les autorités le martèlent depuis plusieurs semaines pourtant. Il ne s’agit pas d’un recensement. Mais leurs explications sont pour le moins inédites. «L’opération dépasse le simple cadre du recensement car en plus des données biographiques on ajoute des données biométriques. Il s’agit donc d’un enrôlement», tient à clarifier Diango Diagana, membre du comité juridique de l’Agence nationale du registre des populations et des titres sécurisés.
Dans les rangs, l’impatience joue sur les nerfs et le mot «recensement» l’emporte sur «l’enrôlement». «Le recensement biométrique est en total décalage avec nos réalités. Et les gens n’ont pas été bien informés», déplore un ancien diplomate fraîchement recensé. «Il aurait mieux valu marquer une pause après un mois afin de faire le bilan de ce qui fonctionne et de ce qui ne fonctionne pas. Cela aurait pu contribuer à faire taire la contestation», estime-t-il. La personne chargée de l’accueil s’invite au débat. Et s’interroge. «La contestation a-t-elle eu un effet négatif sur les opérations? Je ne sais pas. Mais ce que je constate, c’est qu’il y a moins d’engouement maintenant. Les premières semaines, on recevait jusqu’à 70 personnes par jour.»
Le chef de centre arrive à son tour et la discussion tourne court. «Il nous est impossible de répondre à tout le monde. Vous verrez tout à l’heure», nous explique-t-il avant de nous conduire dans son bureau. «Surtout pas de photo et je veux garder l’anonymat», prévient-il d’emblée. Le fonctionnaire poursuit sur un ton ferme et décidé. Et se lance dans une longue litanie avant même que l’on ait eu le temps de lui poser notre première question. «Nous sommes 54 chefs de centre dans tous le pays. Nous avons tous des diplômes de troisième cycle en droit ou en économie. Nous avons passé un concours de recrutement et suivi une formation juridique, sur l’état civil et le maniement des logiciels de travail», affirme-t-il avec conviction. Il poursuit en répondant de lui-même aux critiques formulées par les opposants au recensement, au premier rang desquels figurent les militants de «Touche pas à ma nationalité», un mouvement au nom qui claque et qui en dit long sur les inquiétudes d’une partie de la population négro-mauritanienne.
«Nous ne décidons pas qui peut avoir ou non la nationalité. Ce n’est pas notre rôle, rassure le chef de centre. Nous ne procédons qu’à l’enrôlement des gens qui sont authentiquement mauritaniens ou qui ont accédé légalement à la nationalité mauritanienne. Nous ne rejetons pas pour le plaisir de rejeter et à l’inverse, nous n’acceptons pas par complaisance. Nous n’usons pas de notre pouvoir pour nuire aux gens. Nous sommes pénalement et civilement responsables. Nous avons prêté serment», déclare-t-il. Le sujet est sensible et même si personne ne le dit ouvertement, tout le monde a encore en mémoire les violences interethniques de 1989 qui avaient contraint à l’exil plusieurs dizaines de milliers de Négro-Mauritaniens. 20.000 d’entre eux ont été rapatriés depuis par le HCR. Nous évoquons avec le chef de centre les cas de ces personnes nées à l’étranger et désormais établies sur le territoire national. La question revient très souvent. Peuvent-elles se faire enrôler? «Oui, nous assure-t-il. Mais il faut impérativement que leurs parents se fassent enrôler en premier.» Un autre problème régulièrement soulevé par ceux qui contestent cette opération, ce sont les questions posées, souvent qualifiées d’inopportunes et maladroites. Nous faisons réagir le chef de centre. «Peut-être qu’il y a parmi nous des personnes qui posent des questions déplacées. Tout le monde n’est pas pédagogue ou ne respecte pas les consignes. Mais en général, lorsqu’un candidat se présente, nous lui posons des questions très simples qui n’ont rien à voir avec la détermination de la nationalité. Comme : comment s’appelle votre père ou votre mère? De quelle région êtes-vous originaire?»
La procédure de recensement est clairement établie. Le candidat se voit remettre un ticket une fois que le personnel s’est assuré qu’il détient toutes les pièces obligatoires. Ces documents sont vérifiés par la commission d’enrôlement des populations (IDEP). Le candidat est ensuite présenté au chef de centre qui compare les données de sa pièce d’identité avec celles déjà en possession des autorités. «Nous travaillons sur la base des données du dernier recensement de 1998», nous explique le chef de centre. Les données biométriques du candidat (photo et empreintes digitales) sont ensuite saisies et on lui fournit un numéro d’indentification unique. C’est le précieux sésame qui prouve au candidat qu’il a bien été recensé. Mais tout le monde n’arrive pas jusque là. Et certains affirment avoir été rejetés sans autre forme d’explication. «Il faut distinguer entre renvoi et rejet, précise le chef de centre. Les renvois ne concernent que les candidats que nous ne pouvons pas identifier. On les renvoie vers un autre centre d’enrôlement proche de leur lieu de naissance où ils auront peut-être plus de chances d’être identifiés», se justifie-t-il.
Les membres de «Touche pas à ma nationalité» organisent depuis plusieurs semaines des manifestations pour exiger l’annulation des opérations de recensement. Ils dénoncent des discriminations à l’égard des Négro-Mauritaniens sans toutefois être ne mesure de le prouver, documents à l’appui. Il faut dire que les autorités n’ont révélé aucune donnée chiffrée détaillée depuis le début des opérations. Nos demandes de clarification en ce sens sont restées sans réponse. Dans une déclaration le 27 septembre 2011, le ministre de l’Intérieur et de la décentralisation, Mohamed Ould Boilil faisait état de 101.860 citoyens recensés sur l’ensemble du territoire national depuis le début des opérations en mai dernier, sans toutefois donner plus de détails. «Il n’y a que 54 centres dans le pays. La capacité des centres est largement inférieure à la demande. N’oubliez pas que nous sommes plus de 3 millions de Mauritaniens», réagit le chef de centre.
L’entretien terminé, nous sortons du centre et croisons une jeune femme. Khaddi vient de se faire recenser. «Ils m’ont demandé dans quelle université j’étudiais», s’étonne-t-elle, en tenant bien fermement dans ses mains son nouvel extrait de registre national des populations sur lequel est mentionné son numéro d’identification nationale, des données personnelles et celles de ses parents. Khaddi a été plus chanceuse que Mamadou Hamidou Sarr, un candidat au recensement qui dit avoir été rejeté sans motif le 4 août 2011 devant le CAC de Tevrag Zeina.
Nous retrouvons Mamadou Hamidou Sarr chez lui dans une maison modeste, au PK 8 près du garage Rosso. Un portrait de Cheikh Ould Kheiry est accroché au mur de sa véranda. «C’est mon marabout», nous confie-t-il. Tous les membres de sa famille ont droit à une place parmi les nombreux clichés disposés contre le mur. Sa femme, Aissata Balla Ndiaye, originaire de Boghé, et leurs 6 enfants, sourient aux hôtes de passage. «Lui c’est Cheikh Baya, le plus jeune de mes enfants. Il a 7 ans. Il est né à Bangne. Vous connaissez Bangne?, nous interroge-t-il malicieusement avant de poursuivre les présentations. Mon fils aîné a 27 ans. Il travaille à Zoueirat. J’ai encore 4 filles. L’une d’entre elles travaille au ministère de l’Industrie et des mines. Si je ne suis pas recensé, comment le seront-ils »
La procédure actuelle conditionne le recensement des enfants à celui des parents. Ce qui suscite beaucoup d’interrogations dans la population. «Ai-je besoin de prouver que je suis mauritanien?», s’emporte Mamadou Hamidou Sarr en nous montrant la pièce d’identité de son défunt père et en disposant sur la table ses cartes d’électeurs. Puis il nous prend à témoin. «Regardez cette photo, elle date de 1962. Vous voyez cet homme à mes côtés? C’est le célèbre homme d’affaires Concorde Gaye. J’étais son secrétaire particulier et également son traducteur. J’ai beaucoup voyagé avec lui et j’ai fait la connaissance de plusieurs présidents africains. J’ai également travaillé dans une grande banque et j’ai aussi œuvré à la Croix-Rouge mauritanienne à ses débuts en 1979, sous la supervision de Madame Sall. Qui l’ignore ?»
Mamadou Hamidou Sarr est partagé entre amertume et colère. Nous l’interrogeons pour connaître les motifs qui lui ont été présentés pour expliquer le rejet de son dossier. «J’ai présenté mes papiers à une dame qui les a transmis à un gendarme. Il m’a regardé longuement avant de donner les documents à un autre garde. Cet homme m’a demandé si j’étais marabout.» Mamadou Hamidou Sarr poursuit sa description des faits. On le sent très affecté par ces événements. Il nous dit avoir été conduit devant un ordinateur où les références de son extrait de recensement de 1998 ont été vérifiées. Puis on lui aurait fait signer deux blocs de papier, en arabe et en français. Le père de famille poursuit en nous décrivant une étrange discussion avec le hakem. «Il est venu me voir et m’a demandé si je parlais arabe. Je lui ai répondu que non. Il m’a dit…Comment, un mauritanien qui ne parle pas l’arabe? Je lui ai demandé à mon tour…Et vous, vous parlez le pulaar? Il ne m’a pas répondu et a poursuivi en me demandant si je connaissais des notables au village qui pouvaient confirmer que je suis bien mauritanien. Je lui ai répondu qu’il n’avait qu’à faire ces vérifications lui-même.»
La tension est à son comble lorsque le hakem retourne dans son bureau. Un membre de la commission en ressort et s’approche de Mamadou Hamidou Sarr. «Il m’a dit, visiblement gêné, que mon frère, gendarme, devait venir se faire recenser avant moi. J’ai compris que mon dossier avait été rejeté mais qu’on ne voulait pas me le dire clairement.» Le téléphone de Mamadou Hamidou Sarr sonne. C’est un ami qui prend de ses nouvelles. «Je reçois beaucoup d’appels, des amis qui disent craindre que je perde la nationalité mauritanienne. Parfois, je monte à bord d’un taxi et j’entends les gens parler de moi. Je veux me faire recenser. Mais je ne veux pas me présenter encore devant la commission avant que les choses ne soient clairement établies me concernant», conclut-il, avec un geste de dépit.
L’histoire de Mamadou Hamidou Sarr, tout le monde la connaît parmi les militants du mouvement «Touche pas à ma nationalité». Créé dans l’improvisation en février 2011, ce groupe formé de Négro-Mauritaniens répertorie tous les cas de rejet qui lui sont transmis, «Nous avons clairement constaté que ce recensement discrimine les noirs. Nous estimons que ce processus est raciste et discriminatoire», déclare Abdoul Birane Wane, leader du mouvement, premier du genre à avoir réuni dans la rue toutes les communautés négro-mauritaniennes autour d’un même thème de contestation (l’entretien dans son intégralité dans la page interview). Le groupe mène un intense travail de propagande dans les quartiers populaires et s’adresse avant tout à la jeunesse, à défaut de pouvoir compter sur le soutien de l’élite.
«En tant que jeune, nous devons être une sentinelle de la démocratie et de la légalité pour sensibiliser les citoyens de tout bord sur les dangers de ce recensement», affirme Diallo Seydou Nourou, étudiant et membre actif du mouvement. «C’est l’ère de la démocratie comme le dit le président Aziz. Nous avons donc des droits et des devoirs. Et là, notre devoir est d’attirer l’attention des populations sur les dangers de ce recensement», ajoute Hawa Bâ, autre membre active du mouvement. S’estimant ignorés par les autorités, les membres du groupe se sont radicalisés au fil des mois. Ils ont commencé à se faire connaître durant le Ramadan avec des ruptures de jeûnes suivies de meetings dans les quartiers populaires. «Touche pas à ma nationalité» a également organisé des sit-in devant les Centres d’accueil des citoyens. Depuis septembre, ils défilent régulièrement dans le centre-ville de Nouakchott avec pour ambition de faire parvenir leurs doléances jusqu’à la présidence. Ces marches, qui ont réuni plusieurs centaines de personnes, ont été réprimées à au moins deux reprises, comme ont pu le constater les journalistes de Citymag présents sur les lieux.
«J’ai entendu parler d’eux dans la presse. J’ai compris que ces gens luttaient pour moi», nous déclare Moussa Demba Guaïdé, un jeune électromécanicien qui vient de rejoindre la contestation. Aujourd’hui, le mouvement fait des émules à l’intérieur du pays. Des manifestations contre le recensement ont été organisées à Kaédi où des édifices publics, dont le Palais de justice, ont été incendiés le samedi 24 septembre, comme ont pu le constater des correspondants de presse sur place. Par ailleurs, au moment du bouclage de ce numéro (30 septembre 2011), un manifestant avait succombé à ses blessures après de violents affrontements avec les forces de l’ordre à Maghama, à une centaine de kilomètres au sud-est de Kaédi. 7 autres jeunes étaient toujours hospitalisés à Kaédi, la plupart fin de soigner des blessures par balles, selon un décompte effectué sur place par des journalistes. D’après le mouvement «Touche pas à ma nationalité», une quarantaine d’arrestations ont eu lieu à Kaédi entre le 24 et le 26 septembre. Tous les détenus ont été relâchés dans la nuit du 28 au 29 septembre. Mais la situation restait très tendue. Le 27 au soir, le ministre de l’Intérieur et affirmait la volonté du gouvernement de poursuivre les opérations de recensement et mettait en garde contre les actions de nature à troubler l’ordre public. Deux jours plus tard, une marche en hommage au manifestant tué à Maghama était violemment dispersée par les forces de l’ordre à Nouakchott.
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